Bonjour à tous les amoureux
des chats, qui bien souvent êtes d'affreux
anticonformistes
Aujourd'hui, c'est la Journée de la Déportation. Aujourd'hui,
curieusement, c'est aussi la commémoration du génocide Arménien,
tiens ?
Alors pour tous ceux qui n'aiment
pas les chats de Van, juste pour leurs poils, voici un texte que
Vincent et moi avons écrit ensemble, tel qu'il l'a luce matin
pendant la cérémonie au Par Pablo Néruda, à Villejuif.
Même si les génocides "ne vous
intéressent pas", faites une petite pause pour tous ceux qui sont
morts, faites un peu de silence dans vos coeurs pour y sentir comme
nous, vivants, avons de la chance... Et pour que cela dure
longtemps.
Vous pouvez absolument copier ce
texte et l'imprimer. Vous pouvez le donner à tous vos collègues, à
tous vos amis, vos élèves, etc... C'esst fait exprès : C'est un
texte 100% copyright free.
Parce que vous le valez bien
!
Je vous remercie
d’être venus ce matin pour vous souvenir des hommes et des
femmes dont les noms sont gravés sur cette
pierre.
Comment évoquer
l’horreur de ce qu’ils ont vécu ? Comment
expliquer qu’un peuple a porté au pouvoir un homme dont le
programme politique comportait précisément les termes de cette
horreur ? Comment établir une bonne fois pour toutes que si
ces hommes et ces femmes, réduits à l’esclavage, sont morts
dans des camps de travail, dans des camps d’extermination,
c’est qu’il y avait derrière les kapos, derrière les
gardiens, toute une administration ? Du policier français, au
comptable nazi, tous ont conspiré d’une façon ou d’une
autre, chacun à son échelle, à ce que ceux-ci, et tant
d’autres, du plus jeune au plus vieux, finissent leur vie
dans un camp de concentration. Il y avait un homme à la tête. Il y
avait aussi tous ceux qui n’ont fait qu’appliquer les
lois, qui n’ont pas eu la force de dire
« non ».
L’horreur avait
commencé avant même le départ pour les camps, dans la misère des
peuples rudoyés par une crise économique sans précédent –
pour l’époque – et les conséquences d’une guerre,
elle aussi, mondiale. Afin d’accéder au pouvoir, il suffisait
de proposer une solution pour en sortir, de désigner un responsable
et de lui appliquer la « solution finale ». Mais leur
force n’était même pas là : en offrant un autre, un
adversaire, les nazis offraient un modèle rassurant de bon citoyen,
auquel il fallait se conformer. Et c’est pour cela que la
recette a si bien pris, et c’est pour cela que
l’horreur est allée si loin. Car se dresser contre le
système, c’était renier sa propre citoyenneté et
s’exposer à la mort.
De la nuit
de cristal du 9 novembre 1938 jusqu’à la libération des
camps, 67% des juifs d’Europe ont été victimes du régime
Nazi. On estime que 4 à 6 millions de personnes sont passés par les
camps de concentration Nazis.
Mais sans
omettre de noter la spécificité du système concentrationnaire nazi,
on ne peut oublier que le terme avait été employé pour la première
fois pendant la seconde guerre des Boers, et qu’il
s’inspirait du terme espagnol employé à Cuba un demi-siècle
plus tôt. L’horreur n’est pas née là bas, et,
malheureusement, elle ne s’est pas éteinte là
bas.
On
commémorera aussi aujourd’hui le génocide Arménien. Les
estimations pour la période allant de 1915 à 1917 ou 1918 varient
entre 800 000 morts — nombre avancé par les statistiques
ottomanes officielles — et 1,2 million de
morts.
Génocide,
massacre de masse, extermination, crimes de guerre… Crimes
contre l’humanité. Cela continue aujourd’hui.
« Qui ne fait sien tous les génocides n’en fait sien
aucun », dit Charles Aznavour.
Il
n’existe donc pas de honte ? Pas de garde-fou qui
protège l’esprit humain de la folie qui consiste à rejeter
son semblable parce qu’il est
différent ?
Alors,
parce que nous sommes tous ici un peu honteux d’appartenir
tous à cette unique et indivisible race humaine, la même qui
peut décider d’aligner « les autres » contre un mur
pour les fusiller, la même qui peut se dresser contre les tanks en
route pour écraser la liberté, restons un instant silencieux, et
chaque jour vigilants.
Parce que
l’horreur est là, autour de nous, dans toutes les incitations
à la haine, dans le déni de ce qui nous rassemble et la mise en
exergue de ce qui nous sépare, dans la prolifération des normes, et
le rejet de tout ce qui n’est pas conforme. Comme si cela
comptait, face à la mort, face à la misère, face à la maladie. Les
exemples sont si nombreux de solidarité entre voisins, qu’on
ne peut comprendre comment soudain, les peuples se déchirent, les
nations se divisent, pour en arriver à cette pierre, qu’en
prenant en compte la peur qu’on peut éprouver soi même de ne
pas être conforme.
C’est la même
logique qui pousse aujourd’hui les jeunes à vouloir porter
tous les mêmes chaussures de sport et le même genre de tenue et
celle qui poussait les jeunes d’alors à vouloir endosser la
chemise verte : le désir de se conformer à un modèle.
Jusqu’où ces modèles peuvent-ils nous entraîner quand
nos dirigeants ont décidé une fois pour toute que si il y a assez
de gens pour se conformer, il n’est pas nécessaire de prendre
en compte les contestataires ?
Et la
crise est de retour, et à nouveau on cherche des coupables, et à
nouveau les chiffres et les marges de profit prennent le dessus sur
le destin des hommes. Car il n’est pas question, n’est
ce pas, tant que certains en profitent, de dire que c’est le
système qui consiste en ce que l’argent domine le monde qui
est mauvais ? Pourtant, les industriels aussi, et de tous les
pays, ont soutenu l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Et on
calculait dans les camps combien affamer un homme pour qu’il
reste raisonnablement productif et
rentable…
Les noms
qui sont gravés sur cette pierre sont ceux des victimes du génocide
nazi. Ils pourraient être ceux des victimes d’un autre régime
et j’ai honte aujourd’hui pour cet homme, mon frère,
mon semblable, qui pense : « Je dois le tuer, parce
qu’il est différent. » La question que nous devons nous
poser est : différent de quoi ? Ni handicapé, ni Rom, ni
Arabe, ni Juif, ni homosexuel, ni communiste, ni noir, ni pauvre,
ni Arménien, ni blanc dans certains pays, ni protestant, ni
catholique ? Que ceux qui restent lèvent la
main.
Je
voudrais remercier ceux dont les noms sont gravés sur cette pierre,
et tous les autres, d’avoir été différents, d’avoir
été, chacun à sa manière un anticonformiste.
Je
voudrais remercier tous ceux qui en sont revenus, qu’ils
soient avec nous ce matin ou simplement présents dans nos mémoires
et dans nos cœurs, d’être revenus pour nous dire ce qui
s’était passé, et d’avoir eu la force de ne pas entrer
dans le moule et de se taire, d’avoir eu la force de toujours
déranger. Parce que la tentation a dû être forte, et de mourir là
bas, et de se taire une fois rentrés.
Je
voudrais remercier vous, qui êtes là ce matin, alors que les autres
n’y sont pas, d’avoir rien que ce courage là,
d’être différents de cette façon.
« Plus jamais
ça ! » juraient les rescapés des camps nazis. Et
pourtant, cela se reproduit chaque jour, à chaque fois que
progresse la peur de ne pas être conforme, la peur de ne pas être
comme il faut, la peur de ne pas être comme tout le monde, qui
donnent tout son pouvoir aux idéologies
réactionnaires.
Alors pour
l’avenir de nos enfants, contre tous les pourvoyeurs de haine
et de mort, contre tous ceux qui voudraient que « liberté,
égalité et fraternité » ne rime jamais avec diversité,
altérité et pluralité, sereinement, et avec la conviction que nous
agissons pour une société plus juste et plus humaine, faisons
ensemble avancer la cause de la paix, la cause de l’amitié
entre les peuples, la cause de la vie, dans les petites choses qui
sont près de nous, et dans les grandes choses qui sont plus
loin.
Si on
laisse dire, on laissera faire. Ne vous taisez pas. Ne vous
résignez pas.
Plus
jamais ça.
Merci.
Allocution prononcée
le 24 avril 2011,
à l'occasion de la journée de la
déportation.
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